PREMIERES LIGNES / HAROLD



Vienne, mars 57… La neige recouvre tout ; même la roue du Prater est immobile… Silhouettes frileuses, visages fermés, opérette mortifère, façades d’empire déchu ; certaines, encore noircies, témoignent de l’incendie qui a tout ravagé, et de l’innommable qui en est la cause… Ne restent que des palais de courants d’air, avec la crainte du Rideau de fer, tout proche.
 Les vainqueurs ont coupé la ville en quatre. Les Russes ont fini par se replier, mais qui sait s’ils ne vont pas changer d’avis. On projette encore le troisième Homme, on distribue des chewing-gums, des cigarettes blondes ; il y a les rationnements, le marché noir, les barrages… Les Américains ont même rapporté des trams rafistolés, de vieux Typ Z en provenance du Third Avenue Railway de Manhattan. Mais les rames ne sont pas adaptées aux Ring circulaire de Vienne : trop lourdes, trop grandes, trop larges…  Le soir, on les voit revenir péniblement vers les entrepôts, sans savoir si elles en repartiront au petit jour.
 Le couvre-feu est proche. Chacun rentre chez soi, emmitouflé, le pas pressant. Plus tard, dans la nuit, il y a des traces de rafales… Brèves, lumineuses, aveugles… Course poursuite dont les échos s’éloignent vers le Danube… Seuls restent les yeux brillants d’une ombre blottie sous une porte cochère. La lourde porte s’entrouvre sur une cour fleurie.  Une fenêtre, encore allumée dans les étages, éclaire les pas furtifs qui se dirigent vers un petit escalier.  Au bout de quelques marches, il y a la sensation que tout l’immeuble au-dessus, pourrait s’écrouler sans prévenir…
 Une porte en bois vermoulu, une allumette… L’air se fige… D’autres escaliers plus étroits, moins réguliers, prolongent la descente jusqu’aux catacombes de Stephansplatz. Là, c’est un autre monde. Le temps ne pèse plus rien. Il y a peu, encore, on disait que des colabos s’y étaient réfugiés, avant de finir par se dévorer entre eux, jusqu’au dernier. Les militaires y passent de temps en temps, mais leurs torches électriques n’en connaissent qu’une part infime…  Une autre allumette… Succession de pièces de voûtées, jusqu’à ce brasero. La dernière allumette lance les premières flammes. Des murs rouges apparaissent, vivants, avec, dans le fond, des oiseaux noirs qui se heurtent contre les barreaux de leur cage.
 Celui-ci, à l’écart, c’est un corbeau ; quelques semaines à peine, l’œil aussi noir que son plumage ; vif, anxieux. L’homme s’en empare fermement. Il a une chevalière couleur rubis à la main droite. Il enserre les pattes du jeune animal dans des attaches de fer. Le corbeau est terrorisé. Sa respiration est saccadée mais l’homme n’y prête pas attention ; il s’active près du brasero. Il chauffe une bague argentée, en la passant au-dessus des flammes. Il jauge quelques instants la flexibilité de l’alliage et, une fois satisfait du résultat, la repose sur le feu…
 La bague, de plus près… Un nom gravé, en creux : « Harold ».
 L’homme recouvre ses mains de vieux gants isolants. Il prend la bague, et se retourne vers le corbeau, qui est de plus en plus paniqué. Cette fois, son cœur bat si fort qu’il pourrait exploser. L’homme s’approche. D’un geste précis, il resserre la bague, encore fumante, autour de la patte droite de l’animal. Il y a ce cri strident, et les autres oiseaux qui lui répondent aussitôt avec frénésie.
 Le vacarme se propage par échos, jusqu’aux voûtes les plus éloignées, transformant les catacombes en volière infernale… Et sans doute que l’enfance d’Harold, comme son innocence, se sont arrêtées à cet instant précis, quand les flammes du brasero dansaient encore en reflet dans ses prunelles noires… Après, le reste ne fut plus qu’une histoire d’obscurité.