LE BONBON NUIT / TEXTE SUR THTH ET SON WTF 2000

2000 What the Fuck par Louis-Stéphane Ulysse
1 octobre 2015
L’écrivain Louis-Stéphane Ulysse (Médium les jours de pluie/Serpents à Plume) nous gratifie d’un texte très à propos sur le deuxième volet sonore de 2000 What The Fuck, objet mental et poétique sorti tout droit de la cervelle de l’inénarrable Thierry Théolier (fondateur du syndicat du Hype et récent auteur du Dude Manifesto aux Éditions Denis Labouche).


La France a toujours eu un rapport singulier avec ses grands neuneus visionnaires. Qu’il s’agisse de Duchamp, Artaud, Isou, Lemaître ou Debord, on leur a laissé à la fois la place, tout en leur crachant à la gueule le plus souvent possible, avant de les exhumer avec admiration et respect de façon cyclique, c’est à dire à peu près tous les vingt ans, et le côté « belote » et « re-belotte » qui va avec.
Certains s’en sortaient mieux, avec un coup d’avance, comme Dali, en poussant au maximum les curseurs de leur atypisme, tandis que d’autres s’enfermaient davantage dans un non-retour sans appel. Me souviens par exemple de Maurice Lemaître au moment de l’accrochage de ses toiles à Beaubourg. Pour lui, une telle exposition, lui donnait certaines garanties financières sur son avenir. Il allait pouvoir vendre beaucoup plus cher, et ramasser la planche à billets qui lui avait manqué toute sa vie.
Au lieu de ça, Maurice m’expliqua le plus sérieusement du monde à quel point Pina Bausch, NTM, ou Warhol, lui étaient redevables. Parfois, il enlevait son sonotone quand il sentait que j’allais lui dire un truc qui ne lui plaisait pas.
Le lendemain, il fit décrocher toutes ses toiles pour je ne sais plus quel prétexte à la con. Le surlendemain, il distribuait sur le parvis des tracts tirés au stencil chez sa sœur dans la nuit, pour expliquer à quel point il était victime d’un complot infernal. Mais aujourd’hui, je rigole pareil en regardant ses premiers films, et j’ai vraiment une émotion de l’ordre de la tendresse quand je vois ses toiles.
2000 WTF, acte II, donne cet impression qu’il n’y aura pas de retour possible. Il n’y a pas cette ambiguïté de l’acte I où Corporate Prayer aurait pu devenir un tube par accident. En gros, s’agit d’un personnage sorti tout droit de chez Carpenter, qui attaque le commissariat avec un fusil à pigeons, en demandant aux poulets à l’intérieur de se rendre parce qu’ils sont cernés. THTH pourrait tout aussi bien prendre sa luge et aller pourrir les pistes de luxe, avant la descente des champions olympiques.
Charlie Feathers, lassé d’être comparé à Presley ou Cash, faisait ses disques à la maison. Pour les écouter, il fallait aller chez lui et expliquer autour d’une bière, parfois offerte, pourquoi on aimait tant ça. Si vous aviez su être convaincant, Feathers partait dans la pièce d’à côté, et en revenait avec la galette tant convoitée. Il est mort, il y a quelques années, et aujourd’hui, on n’a pas fini de recenser ses pépites en estimant à quel point, depuis que Tarantino et les Cramps entre autres, ont dit tout le bien qu’ils en pensaient, elles ont tout à fait leur place dans le panthéon de ces types qui racontent l’intimité des grands espaces.
La dernière fois que j’ai bu une bière avec TH, je le sentais un peu nerveux, ou simplement las, de la comparaison avec le Suicide des premières heures, dont je devais sûrement le bassiner sans m’en rendre compte. On était près de Châtelet. Il m’a fait tout un cirque pour l’accompagner à une expo sur Des Jeunes Gens Mödernes, chez agnès b. Quand il a compris que les faces exposées sur les murs, la plupart, je les avais connues ou croisées, je l’ai vu comme un gosse, brusquement très fier d’être avec une sorte de « survivor », que je n’étais pas, juste un idiot qui traverse les choses sans les voir, ce truc d’innocence ou de naïveté qui vous sauve toujours in-extremis des mauvais trucs.
En fait, Thierry avait cette attitude, je crois, qui fait qu’il n’était pas fier pour lui, mais content pour vous, que vous soyez-là, ou encore là, et il se plaçait sincèrement davantage sur quelque chose à partager, un moment, une émotion, sans le moindre calcul, et avec une vraie gentillesse. Sans doute que cet épisode, truc de rien, d’une après-midi grise dans Paris, entre deux rendez-vous, m’a permis de le voir, de le lire, de l’écouter autrement.
Je ne pourrais pas dire quel est son vrai moteur, je crois qu’il a un grand amour dans sa vie, la beauté « Sternberguienne » souvent évoquée, une vraie blessure aussi à l’endroit de son frère Jean-Pierre (chanteur et guitariste du groupe post-punk Seconde Chambre figurant par ailleurs à cette exposition chez agnès b.), peut-être, qui donne un « tout ça » qui lui permet aussi d’appréhender les choses autrement, en « vrai ».
La comparaison avec Reev et Vega, elle tient au souffle de la reverb sur leurs amplis à lampes, au moment de leurs premières démos sur K7, un temps commercialisées post-tube Juke box babe chez Rhino records. Certains morceaux sont captés durant des concerts où on sent quand même que ce n’est pas la foule, et d’autres surgissent d’un local de répétition pas forcément bien insonorisé.
Pourtant ce qui frappe dans tout ce bruit pas encore bien agencé, c’est cette capacité à résister au monde des autres, encore et toujours, d’être dans sa bulle, à faire entendre à tout prix sa voix, parce que même si elle n’est pas propulsée en avant, ni soutenue, elle vaut au moins pareil que celle des autres.
Vega venait des arts plastiques, ThTh ça tient plutôt du « web2merde », mais il y a la même volonté de trouver et de tenir l’organique, le truc avant tout les autres. La bible et Shakespeare disent « au début était le verbe» , là où Céline dit « Au début était le cri ».
C’est bien ampoulé et gommeux de la ramener sur TH après l’évocation de tels noms, mais il y a quand même, là aussi, cette même volonté entêtée, butée, de trouver un début au désordre sans fin. Il y a cette énergie de creuser, de faire des trouées, sans le moindre filet de protection, avec toujours ce danger de « ridicule » ou de « rien », ce risque d’incompréhension totale avec ses contemporains, « ne compter pour rien » ou être « content pour rien»... 
On peut l’écouter à une certaine heure et trouver ça parfaitement naze, mais on peut aussi l’écouter à un autre moment en se disant qu’il y a là, quelque chose de parfaitement vital. Il n’y a pas la moindre illusion ou le moindre pari sur le temps, la crédibilité, et la légitimité ; il y a seulement ce type qui est perché dans son « bon droit » avec ce côté « c’est ça, c’est moi, et pas autre chose »
Clairement, il y aura quand même un problème le jour où des milliers de « suckers » feront du ThTh, avec le soutien des majors ; ça pourrait donner des rangées de fœtus uniquement en communication avec les battements de leur coeur, en nageant dans le ventre de leur mère. Mais tout aussi clairement, si demain les moteurs de recherches continuent à tourner comme ils tournent, c’est bien possible que quand on se demandera « qui à fait quoi » aujourd’hui, il y aura Thierry Théolier qui resurgira comme un machin unique, incongru peut-être, drôle ou pas, mais vivant et sans égal. Une trace de vie.