PREMIÈRES LIGNES / LA SOLITUDE DE L'OURS POLAIRE





Mieux vaut regarder le ciel que d’y être.    C’est un endroit si vide, si vague. Juste l’endroit où se promène le tonnerre et où les choses disparaissent.


Truman Capote



  À Charles Burns, Mell Kilpatrick, Bruce Joyner, Alex Barbier, Richard Yates, Ron Hansen, Nick Cave et tous les gens comme ça...



 C’est moi qui lui avais mis ça dans la tête : la voir le faire avec Hawaii Fender… Ça a duré comme ça pendant plusieurs mois, plusieurs mois à faire couler en elle tout le poison de mon obsession… J’attendais nos moments secrets, à l’abri de la lumière des autres, et je lui redisais ça : ça serait bien qu’elle le fasse avec Hawaii Fender… 
 Parfois, elle se moquait ; elle disait que j’étais comme ces vagues qui surfent à l’horizon, avant de se transformer en courant souterrain, sans la moindre conscience de la roche qu’il lamine… Je ne disais rien et j’attendais… Je ne me souviens pas qu’elle ait jamais dit oui mais, une fois, elle n’a pas dit non. Alors, nous avons été voir Hawaii Fender à son hôtel.

 Nous avons roulé sans un mot une bonne partie de l’après-midi, et quand nous sommes entrés dans la ville, la nuit est tombée sur nous. 
 À travers les vitres, les rues se ressemblaient toutes ; jungle concrète privée de vie, trottoirs déserts, immeubles trop hauts… Un instant, l’impression qu’une silhouette nous suivait de toit en toit… Plus loin, au passage d’un carrefour, un groupe d’hommes autour d’un feu... Et puis, presque trop vite, devant nous, l’immeuble où nous attendait Hawaii et l’arrêt, avec nos deux corps immobiles à l’intérieur de l’habitacle. 

 « C’est là. » 
Je n’osais pas la regarder. 
 « Donne-moi quelques secondes encore, s’il te plaît… » 
 Je cherchais à retrouver la silhouette sur les toits, avec l’espoir de m’y raccrocher… 
 « Il est encore temps, tu sais. » 
 Nos deux têtes levées sur la façade immense de l’hôtel, ses bow-windows comme des meurtrières… M’est alors revenue la légende italique d’une photo sépia de Chicago, au milieu des vieux journaux entassés dans le grenier... Un tueur sur le toit, armé de sang-froid... Se décider : repartir ou entrer, avec chaque nouveau pas comme un prix à payer.
 De l’autre côté des portes vitrées, le hall au luxe démodé, le dallage et le faux marbre, les plantes vertes, la glace murale, avec nos faces blanches et figées dans le reflet doré… Nous étions déjà dans notre histoire, notre passé, à nous dire que si nous allions plus loin, nous ne pourrions plus nous retrouver… Encore à penser ça au moment où la grille de l’ascenseur se referma sur nous… Tombeau montant vers le ciel, vertige de la lévitation avant l’arrêt amorti à l’étage, et ce couloir, comme un labyrinthe de velours où nos jambes peu à peu paraissaient s’enfoncer… La moquette imprimée sur les murs compressait l’air, avant de l’absorber. Il y avait du rouge, comme celui des vieux fauteuils de théâtre, et du vert profond, comme dans ces hôtels de villes étrangères et endormies, où on ne s’arrête jamais plus d’une nuit… Je la regardais de dos, et j’aurais tout donné à cet instant pour savoir ce qu’elle ressentait vraiment…