HAROLD / INTERVIEW SITE "LES LECTURES DE FOLFAERIE"

Conversation avec Louis-Stéphane Ulysse

Comme je l'avais indiqué dans mon billet sur "Harold", j'ai beaucoup aimé ce roman qui m'a permis de faire connaissance avec un auteur français bien sympathique. Je remercie Louis-Stéphane Ulysse d'avoir pris le temps de répondre à mes questions, et j'espère que cet échange donnera envie à d'autres lecteurs de lire "Harold".

1/ Lisant peu de roman noir, je n'ai pas beaucoup de références, néanmoins la lecture de votre roman m'a immédiatement fait penser à James Ellroy et notamment à "L. A. Confidential". Est-ce une période que vous aimez particulièrement et que vous connaissez bien, ou avez-vous dû faire un gros travail de recherches pour reconstituer l'époque ?

Toutes les époques ont leur force et leur moteur mais c'est vrai que les Années 50, et plus particulièrement à Hollywood, donnent l'impression d'une machine à images et à fantasmes sans fin. On y trouve une telle opulence, une telle volonté de mélanger le cinéma et la vie, que même lorsqu'on croit avoir fait le tour du sujet, il y a toujours une nouvelle anecdote, une nouvelle histoire, une nouvelle légende pour nous happer.
Curieusement, le travail de recherche ne s'est pas fait en amont du texte, mais au fur et à mesure, chapitre après chapitre... Je me disais, par exemple, "ça serait bien si la mafia intervenait à tel moment"... J'allais ensuite sur les archives du L. A. Times, et je tombais sur les photos d'époque de tel mafieux célèbre au bras de telle actrice, ou en train de boire un verre avec tel producteur... J'ai travaillé plus à l'intuition qu'en partant d'une base documentaire... Mais je n'ai pas beaucoup de mérite : tout, ou presque, dans le Hollywood de ces années-là, paraissait encore plus improbable que n'importe quelle histoire inventée...

2/ J'ai cru comprendre que vous étiez un fan d'Hitchcock, mais pourquoi avoir précisément choisi "les Oiseaux" ? Quel a été le déclic ?

Je venais d'offrir à ma fiancée la version "beau livre" des entretiens "Hitchcock/Truffaut"... Bien sûr, j'ai fini par le feuilleter... Je trouvais assez étonnant le rapport entre Hitchcock et son actrice fétiche, Tippi Hedren. Finalement, c'est l'histoire d'un homme qui construit une sorte de "poupée parfaite", "la femme de ses rêves" en quelque sorte... Il va jusqu'à choisir ses amis, ses vêtements, il lui apprend tout... Mais une fois que "la femme de ses rêves" prend corps devant lui, il ne sait plus quoi en faire... Il me semblait qu'une histoire parlant du désir, de notre capacité à l'abîmer quand on ne sait pas quoi en faire, le tout situé dans une autre époque, apportait paradoxalement un éclairage sur "aujourd'hui", où le désir n'a peut être jamais été autant questionné, voir malmené, tant dans l'intime, le couple, que sur un plan plus large... Le désir de vivre avec les autres, d'avoir un projet commun... Notre rapport à l'altérité.
Je ne sais pas si je suis vraiment "fan" d'Hitchcock... Disons que, comme beaucoup de monde j'imagine, "ça va, ça vient" au gré de ce que je vis au quotidien. Tout d'un coup, cela va nous toucher, alors que quelques mois plus tôt, ou plus tard, l'intérêt aurait été moindre... Mais j'aime certains de ses films parce qu'il a su inventer, codifier, un langage de l'image.
Hitchcock fait partie de cette génération de réalisateurs qui viennent du muet et où tout doit être indiqué "dans" l'image, qu'il s'agisse du jeu des acteurs, des mouvements de caméra, ou de la lumière. Ses meilleurs films peuvent être vu sans le son, l'histoire reste compréhensible, elle ne passe pas par la parole ou les dialogues. D'autre part Hitchcock est dans le même temps, la même époque que les Surréalistes (il a travaillé avec Dali, et a toujours été très attentif au travail de Bunuel), il est intrigué par la psychanalyse... Et tout ça se voit et se sent dans son travail. Avec Les Oiseaux, chaque plan, ou presque, peut-être interprété d'une façon plus complexe qu'il n'y paraît. C'est ce qui me plaît chez Hitchcock : il offre à la fois un divertissement mais aussi, pour qui veut, un sens beaucoup plus profond. De son vivant, il n'était considéré aux États-Unis que comme un amuseur. Ce n'est qu'avec le livre de François Truffaut, que le public s'est aperçu qu'il y avait une profondeur et une véritable réflexion dans son travail.

3/ j'ai trouvé intéressant le fait que vous donniez un passé un peu "misérable" au corbeau. C'est un personnage à part entière du roman et malgré ses "travers" je n'ai pas eu l'impression une seule fois que vous en faites une créature mauvaise. Les oiseaux sont meilleurs que les hommes dans votre livre. Une vision voulue ?

Oui... Un petit corbeau quitte une Europe en ruines pour un continent où tout est possible... Le corbeau est assez symbolique du côté "mauvais présage", "oiseau de malheur"... Mais quand commence à s'intéresser à lui, on s'aperçoit que c'est tout le contraire... Depuis une dizaine d'années, les recherches ont fait d'énormes progrès. On sait, aujourd'hui, que le corbeau, comme certains grands singes, peut construire ses propres outils. De plus, il peut "prêter une intention" à autrui. Il peut par exemple créer des leurres, de fausses cachettes, pour tromper un "ennemi". Jusqu'alors, on pensait que c'était le propre de l'homme. Avec les pieuvres, les corbeaux sont les animaux les plus étudiés actuellement.
Il y avait la symbolique de l'oiseau, aussi, comme dans les chansons de troubadours... Je voulais raconter l'histoire d'un animal qui finit par se comporter comme un humain, à se hisser à ce niveau, par amour... Alors, que les hommes qui l'entourent finissent par se comporter comme des animaux, parce qu'ils ne savent plus quoi faire de leur désir...

4/ J'ai créé une catégorie "adaptations littéraires au cinéma" sur mon blog. Ayant vous-même un pied dans le cinéma et un dans la littérature, avez-vous des adaptations préférées?

J'en retiens deux. La première est "Eyes wid shut"  parce que, pour moi, elle est l'une des rares qui ne trahit pas ou ne "réduit" pas la part écrite. Kubrick respecte à la lettre le texte et lui garde sa noblesse. On pourrait dire que le réalisateur n'a pas changé une virgule du texte de Schnitzler. La force de Kubrick est d'avoir réussi à incarner des personnages de papier sans faire le "malin" sur le texte. Ce n'est pas forcément visible pour le grand public, mais le travail de construction, de traduction texte/images, pour arriver à ce résultat, sans léser l'un ou l'autre, est impressionnant.
L'autre adaptation est "Le Temps de l'innocence" d'Edith Wharton, par Martin Scorcese. Le travail d'adaptation y est peut être moins "parfait" mais, à la décharge de Scorcese, les romans d'Edith Wharton pour être rendus parfaitement à l'image, demanderaient cinq ou six heures de film.
J'aime "Le Temps de l'innocence" en tant que tentative. Pour un réalisateur qui avait fait "Casino" ou "Les Affranchis", disons des films plus "masculins", plus "carrés", je trouvais le pari et la démarche plutôt sympathiques... L'impression de quelqu'un qui ne pensait pas à lui ni à sa carrière, mais plus à son envie de créer autre chose, d'aller "ailleurs"... Pour moi, ça renvoie de l'énergie, c'est nourrissant, ça donne des perspectives et du courage pour ses propres projets.