HAROLD / PHILIPPE CHEVILLEY, ADRIEN GOMBEAUD / LES ECHOS

VIE ET OPINIONS DE MAF LE CHIEN ET DE SON AMIE MARILYN MONROE d'Andrew O'Hagan
Traduit de l'écossais par Cécile Deniard, Bourgois, 344 pages, 21 euros.

HAROLD de Louis-Stéphane Ulysse
Le Serpent à Plumes, 341 pages, 22 euros.

L'homme n'est plus de taille à affronter les mythes. L'écrivain moderne préfère avoir recours à des héros d'une autre trempe pour donner la réplique aux icônes de notre temps. Deux des plus singuliers romans de la rentrée, l'un écossais, l'autre français, évoquent la vie tumultueuse de deux monstres sacrés d'Hollywood - Marilyn Monroe et Tippi Hedren, l'héroïne des « Oiseaux » d'Hitchock -, à travers le regard perçant de leur animal de compagnie, l'un à poils, l'autre à plumes.
Ne soyez pas surpris si, en tournant les pages du livre d'Andrew O'Hagan, vous entendez un jappement étouffé, c'est bien un chien qui vous parle. Maf a l'étoffe d'un supercabot. Un esprit supérieur venu dire aux hommes ce qu'ils font semblant d'oublier depuis qu'ils marchent sur deux pattes : les animaux pensent et parlent - jamais pour ne rien dire, eux… Cet adorable bichon est non seulement un chien de race, mais un chien de classe, qui a eu le privilège d'accompagner les deux dernières années de la vie de Marilyn.
Amour brechtien

Le roman de l'écrivain écossais Andrew O'Hagan, au titre plus long qu'une portée de teckels, « Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe » est un vrai régal d'humour et d'érudition ; une fable sensible et profonde sur un monde en plein boom, dont la fêlure est à peine visible : l'Amérique optimiste, presque utopiste, du début des années 1960.
Les penchants socialistes de notre héros (il vénère en secret la mémoire de Trotski) en font un observateur critique idéal de la société de consommation et de ses icônes. Maf a vraiment été le chien de Marilyn Monroe. Ramené d'Angleterre par la mère de Nathalie Wood, offert à Frank Sinatra, qui en a aussitôt fait don à Marilyn Monroe pour la consoler de sa rupture d'avec Arthur Miller. Le nom de Maf - Maffia Honey -est un hommage caustique aux amitiés sulfureuses du chanteur.
Le chien entretient avec sa maîtresse un amour brechtien : inconditionnel, mais pas aveugle. Débarrassé de tout ego déplacé, il est le biographe idéal de la star. La Marilyn de Maf est aussi belle que tragique. A travers ses yeux, Andrew O'Hagan nous fait percevoir un personnage profondément humain, subtil et talentueux, que la célébrité mine de l'intérieur au point de lui faire perdre son identité.
Harold, lui, ne court pas, il vole. Il se pose dans les rues de Vienne en 1957. Il est noir, possède un long bec aiguisé et un regard impénétrable. Harold est un corbeau. Sa carrière débute dans la troupe d'un sombre magicien nommé Lazlo. Avec lui, Harold gagne les cabarets de Montmartre, puis traverse l'Atlantique et part pour Las Vegas.
On le retrouve dans la baie de Bodega. Là, en bordure du Pacifique, Alfred Hitchcock tourne « Les Oiseaux ». Volatile parmi des centaines de volatiles, Harold intègre le casting. La vedette est un mannequin nommé Tippi Hedren. Elle aussi débute au cinéma. Tippi est blonde, glaciale, fascinante. Entre l'actrice et le corbeau débute une histoire trouble et passionnée. Pendant des années, il sera son ange gardien. Un ange noir, dangereux, prêt à tuer.

Revanche sadique

Lyrique, foisonnant et envoûtant, « Harold » est un édifice ambitieux qui n'a pas beaucoup d'équivalent dans le paysage français. Louis-Stéphane Ulysse a créé un univers sang et sépia, où se mêlent des personnages réels (Hitchcock, son équipe, le génial producteur Lew Wasserman…) et de pures inventions romanesques. Il semble que, comme pour Maf, l'intrigue de départ soit vraie. Tippi Hedren aurait effectivement noué un lien particulier avec l'un des oiseaux du film. L'obsession d'Harold pour la comédienne répond dans le livre à celle d'Hitchcock. Le réalisateur, obèse et vieillissant, n'était-il pas rongé de désir pour la superbe jeune première qui le rejetait ? Les épreuves subies par l'actrice sur le tournage des « Oiseaux » et de « Marnie » auraient été la revanche sadique d'un cinéaste complexé et malheureux.
En toile de fond de cette relation, Louis-Stéphane Ulysse ressuscite le Los Angeles des années 1960 : ses sous-sols sordides qui peuvent rappeler James Ellroy, comme ses strass, ses fêtes, son glamour, ses potins. Dans les dernières pages, le roman évoque brillamment l'évaporation de ce monde. Les derniers beaux jours d'Hollywood : une époque qui s'envole, tel un oiseau majestueux dans un crépuscule en Technicolor.

PH. C. ET ADRIEN GOMBEAUD, Les Echos



Source : www.lesechos.fr/culture-loisirs/livres/020772127011.htm