HAROLD /JEAN-LUC DOUIN / LE MONDE



Cinéma, littérature... Hitchcock présente bien


LEMONDE | 21.09.10 | 16h29  •  Mis à jour le 21.09.10 | 16h29


Le cinéaste britannique Alfred Hitchcock lors d'une conférence de presse pour son film "Psychose" à Paris, le 18 octobre 1960.
AFP/STF
Le cinéaste britannique Alfred Hitchcock lors d'une conférence de presse pour son film "Psychose" à Paris, le 18 octobre 1960.

Les cinéastes suffisamment légendaires pour être transformés en personnages et être incarnés par des acteurs ne sont pas pléthore. Ce fut le cas de Charlie Chaplin, de Sergueï Eisenstein, deFriedrich Wilhelm Murnau. Et aussi d'Alfred Hitchcock, auquel Dan Fogler, Anthony Hopkins etLomax Study ont tour à tour prêté leurs traits. Un certain Ron Burrage hérita trois fois de ce rôle, avec d'autant plus de facilité qu'il est le sosie officiel du maître du suspense. Son apparition dansLooking for Alfred, en 2004, valut l'International Media Award du court-métrage à son metteur en scène, le Belge Johan Grimonprez.


Revoilà les deux compères cette semaine, dansDouble Take : un film de montage de Johan Grimonprez dans lequel Ron Burrage cherche à tuer Hitchcock, et vice versa. Collant des bouts d'archives télévisuelles, des plans de films du cinéaste - dont un florilège de ses apparitions dans ses propres films - et des scènes tournées par ses soins sur une bande-son où il imite la voix d'Hitchcock, Grimonprez orchestre un récit manipulateur sur le thème du double.
La rivalité entre les deux Hitchcock (le vrai, le faux) est illustrée, entre autres, par un habile patch-work, mixage d'images des activités de Ron Burrage comme liftier à l'hôtel Claridge ou comme serveur au Savoy, et d'inserts de tasses de café dans les films de Sir Alfred. Pour semer le doute, Grimonprez joue sur la confusion créée par Hitchcock cinéaste et la série télévisée qu'il présenta (était-ce le même ?), rappelant la rivalité qui opposait alors les deux médias, une guerre froide coïncidant avec les rapports glacés entretenus entre l'Ouest et l'Est, Nixon et Khrouchtchev.
Métaphore d'une invasion
Il juxtapose les menaces de cette crise politique internationale et l'occupation des foyers par le petit écran, au moment même où Hitchcock tourne Les Oiseaux (1963), métaphore d'une invasion ennemie. Et donne à réfléchir sur la frontière floue qui sépare réalité et fiction, sur la paranoïa, l'art de détourner les images...
C'est aussi le tournage des Oiseaux qui a inspiré à Louis-Stéphane Ulysse un roman au fantastique déroutant dans lequel la glaciale actrice Tippi Hedren vit une idylle inattendue avec l'un des figurants du film : un corbeau. Harold (Le Serpent à plumes, 344 p., 19 euros) est le nom de ce volatile blessé, dangereux, qui séduit la blonde frigide par un battement d'ailes, rendant Hitchcock jaloux et furieux.
Et longtemps après la fin de ce film où des oiseaux se révoltent contre les humains, le soupirant devenu indésirable vole au-dessus de la demeure de l'actrice, s'éloignant de la fenêtre de sa chambre au moment où elle commence à se déshabiller.
Les studios s'arrachent par ailleurs les droits d'adaptation au cinéma du livre de Robert Graysmith paru cette année aux Etats-Unis : The Girl in Alfred Hitchcock's Shower (Berkley Books, en anglais, 320 p., 21,34 €). Auteur du Zodiac transposé à l'écran par David Fincher, Graysmith raconte comment il a retrouvé la trace de Marli Renfro, la strip-teaseuse qui se dénuda à la place de Janet Leigh pour la scène de douche du film Psychose.
L'écrivain américain était tombé en 1988 sur un article de journal annonçant le viol et le meurtre de "la doublure de Janet Leigh". Enquête faite, il s'agissait de Myra Davis, la doublure lumière de la star, effectivement retrouvée nue sur son lit, étranglée. Marli Renfro, elle, vivrait dans le désert des Mojaves, au sud de la Californie, après être réapparue au cinéma dans Tonight for Sure(1961), premier film de Francis Coppola, dans un rôle de nudiste.
Cette scène de douche de Psychose inaugure Point Oméga, le roman de Don DeLillo qui vient de paraître en France, chez Actes Sud. Projetée au ralenti dans une salle du MoMa, à New York, elle hypnotise un visiteur qui se mue en " ombre contre le mur". Symbole de ce que dénonce Don DeLillo : un minéral soumis aux images.
Jean-Luc Douin