HAROLD / INTERVIEW MAXENCE GRUGIER / FLUCTUAT.NET



Pour son huitième roman, Louis-Stéphane Ulysse convoque l'une de ses plus grandes passions : le cinéma hollywoodien des années 50 et 60. DansHarold, il revient sur le tournage des Oiseaux d'Alfred Hitchcock, et n'hésite pas, pour cela, à faire d'un corbeau... son personnage principal. Entretien avec l'auteur de cette curiosité littéraire.
Fluctuat : Comment t'es venue l'idée de faire d'un oiseau le personnage principal de ton livre ?
Louis-Stéphane Ulysse : 
Nathalie Fiszman, des éditions du Serpent à plumes, cherchait un texte autour de la personnalité d'Alfred Hitchcock. Un soir, j'ai revuOiseaux et le documentaire de bonus sur le DVD. Dans ce doc, Tippi Hedren et Rod Taylor racontaient des anecdotes avec les vrais oiseaux, dont deux corbeaux, Buddy et Archie. Buddy suivait Tippi partout. Quant à Archie, il avait pris Rod Taylor en grippe, au point de lui foncer dessus tous les matins. Je me suis dit que ça serait amusant de raconter le tournage du film, via le regard et la sensibilité d'un corbeau. Si on s'en tenaît au seul point de vue du corbeau, cela fonctionnait un peu comme dans le Baxter de Ken Greenhall, adapté par Jérôme Boivin et Jacques Audiard au cinéma. Je venais de travailler avec Jérôme, je me voyais mal faire un remake de son travail. Le côté "Le film Les Oiseaux raconté par un oiseau" était malin et vendeur, mais trop fabriqué. Je voulais faire un texte plus profond sur le désir. Il me semblait que plus je prendrais de distance dans le temps, plus j'en donnerais paradoxalement sur le contemporain.
Parallèlement aux intrigues, le roman regorge d'anecdotes concernant des personnages, des lieux, des moments clés de l'histoire américaine, un peu à la manière d'un catalogue... 
C'est un des paradoxe du roman dont l'histoire très structurée est constamment "coupée" par des parties quasi-documentaires. J'avais cette idée de "catalogue" en tête en pensant aux images sur lesquelles on voit une femme d'intérieur blonde sous un casque chauffant, qui pose un ongle manucuré sur tel réfrigérateur ou tel téléviseur d'un catalogue... Cette construction permettait de sortir les personnages de leur cadre, de leur statut d'icône, pour les relier à leur temps. On devait les "oublier" un peu, ou du moins les rendre plus "quotidiens" pour rendre leurs actes et leurs pensées crédibles, dans le contexte d'une époque. Il y a une époque où les personnages sont dans leur désir, même pour la part la plus noire, là où il me semble que nous sommes dans une époque où le désir n'a jamais été aussi questionné, voire malmené.
Tu évoque le photographe érotique Irwin Klaw - spécialiste du bondage dans les 50's - et ses filles (Betty Page, Tempest Storm, Blaze Starr, etc.) tu parles aussi de Betty Short (le Dahlia Noir), de films cultes, d'actrices mythiques, etc. Harold est-il une entreprise fétichiste ? 
De toute façon, dès lors qu'on commence à raconter une histoire, tu passes, dans un premier temps, par une fétichisation des personnages : apparence, détails physiques, comportements, tics... La période qui va de la fin de la Seconde guerre mondiale au début des années 60, peut aussi se définir par sa culture de l'objet de consommation : il suffit de regarder le travail de Raymond Loewy, et d'où partent les racines du Pop art. Je vois les années 50 comme une période assez primitive. C'est une époque assez naïve, assez premier degré, sans cynisme. Ce sont des générations qui sortent d'un trou noir, l'avenir ne peut être que meilleur. A l'inverse, aujourd'hui, il y a une réelle inquiétude sur les générations qui vont suivre et ce qu'elles vont devoir vivre.
Ton livre tourne autour d'Alfred Hitchcock, c'est un moment particulier de sa vie - et donc de son oeuvre - un moment de fragilité et de remise en question, pourquoi avoir choisi cette période ? 
Ce qui me plaît c'est la confrontation d'une "humanité" à ce qui l'entoure. Les perturbations, les contradictions, les zones d'ombre. Le livre commence au moment où Hitchcock a déjà presque tout eu... Et c'est finalement ce "presque" qui va le faire basculer. Il arrive aux Etas-Unis précédé d'une réputation de jeune réalisateur talentueux. Il passe sous la coupe de David O'Selznick mais vit mal l'intrusion du producteur dans son travail. Il gravit peu à peu les échelons pour reprendre son indépendance. La télé arrive, et, loin de le déstabiliser, elle lui sert pour asseoir d'avantage sa notoriété. Avec Psychose, il utilise les moyens de la télé d'alors pour définir les codes du film de genre encore valables aujourd'hui. Hitch commence à questionner ce qu'il y a derrière l'image. D'un autre côté, il a déjà "perdu" Ingrid Bergmann, trop indépendante. Un temps, il pense avoir trouver la "poupée" parfaite avec Grace Kelly, mais, devenu princesse, elle renonce à sa carrière. Arrive Tippi Hedren. Elle est mannequin, elle n'a jamais joué. Hitch lui apprend tout. Pour lui elle incarnait "le feu sous la glace". Il a trouvé l'incarnation parfaite de la femme telle qu'il l'imaginait, mais le fait même de l'avoir enfin trouvée, le perturbe au point de faire n'importe quoi. Une fois qu'il a concrétisé son idéal, ce qui pouvait ressembler à une quête devient une obsession destructrice...
Les nombreuses anecdotes concernant le tournage des Oiseaux, sont-elles vraies ?
Oui. Ou presque. Mais que cela soit vrai ou pas, n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte c'est que ça ait l'air vrai et que la vérité soit au service de l'histoire, et lui permette d'avancer. Ce qui était bizarre pour ce livre, c'est que le travail de documentation a commencé pendant l'écriture, et pas en amont. Ce sont les intuitions ou les envies qui ont menées à la vérité. Par exemple, je me disais : "ça serait bien si un corbeau pouvait faire ça", "si Hitchcock pouvait avoir un lien avec la mafia"... Je partais ensuite en recherche pour trouver des pistes et des preuves. Le lien entre Hitchcock et la mafia, via son entourage, je l'ai cherché deux mois avant d'en trouver trace en lisant par hasard un article américain sur Richard Cain, qui était à la fois à Dallas le jour de l'assassinat de Kennedy, et lié à une affaire concernant Robert Maheu et Howard Hugues... Cain est vrai, il a existé mais quand on le voit anonyme, en arrière-plan derrière le président Lyndon Johnson, Sam Giacana, ou avec des Castristes à Cuba, on croit à une blague, on se dit que c'est le Zelig de Woody Allen.
Tu insistes sur l'impact physique du monde imaginaire d'Hollywood sur la réalité. Tu parles du recyclage des décors, des bars, des restaurants, même des maisons, sur le tournage des Oiseaux. C'est étonnant ce recyclage du rêve dans la réalité... et aussi que les gens finissent par y vivre sans y penser ...
Les Oiseaux est un film très particulier pour ce qu'il induit. Parmi les anecdotes retirées, il y avait une critique du film, faite à l'époque par une sorte de pasteur allumé, qui expliquait très bien cette notion de "prison de rêve". Pour lui, le film était fait du point de vue des oiseaux, et les oiseaux, dans la scène finale, regardaient en se délectant cette "famille humaine", sans doute la dernière encore en vie, qui prenait la fuite sans savoir ce qui l'attendait au bout de la route. En fait, les oiseaux étaient comme autant de téléspectateurs devant leur télé. Les humains avaient donc perdu leur place. On peut aussi voir Harold comme ça : c'est l'histoire d'un oiseau qui finit par se comporter comme un homme par amour ; là où les hommes qui l'entourent, finissent pas se comporter comme des oiseaux, donc comme des animaux, parce qu'ils ne savent pas quoi faire de leur amour.
Propos recueillis par Maxence Grugier