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TOUTES LES NOUVELLES DE MON QUARTIER INTERESSENT LE MONDE ENTIER / BLOG DE NANDO


Alors, voilà… c'est un jour la France

Alors, voilà… c'est un jour, un journaliste qui se débrouille pour poser des questions au Prophète tout-puissant en personne. Mon Dieu, mes amis, vous vous rendez compte ! Silence.
Il monte aux cieux et là, c'est vraiment magnifique, n'est-ce pas, c'est un escalator céleste qui part d'un endroit de la terre, un endroit qu'il a découvert en plein désert, après le passage d'un cyclone. Oui, mes amis, c'est un escalator lumineux et doux qui part de derrière un gros nuage blanc ! Comme je vous le dis ! C'est comme l'escalator des Galeries Lafayette: à chaque palier, il y a des robes, de beaux vêtements, tout ce qu'on rêve d'acheter, des tissus, de beaux tissus, des velours, des tulles, des couleurs magnifiques, et encore de belles télés, des machines à laver toutes neuves ! Et il y a aussi des gens comme vous et moi qui viennent pour regarder !
À chaque palier céleste, il y a des vies, de bien belles vies, des illustres, des anonymes, et, pour le compte, tout cela est vraiment saisissant. Et lorsque le journaliste arrive sous la voûte étoilée, juste avant de rencontrer le Prophète, il est vraiment très très ému, si bien qu'il ne sait plus par quelle question commencer.
Oh, bien sûr, il aimerait évoquer présentement l'injustice accumulée sur terre à travers les siècles, la haine, la misère, la famine, et toutes les petites méchancetés qui empoisonnent nos vies à nous tous…
Comme chacun sait, notre prophète est vraiment très gentil. Il accueille le journaliste à bras ouverts et, rapidement, tous deux en viennent à évoquer la situation du monde, sa bonne et sa mauvaise marche comme son avenir, en buvant du thé. Ils regardent le paysage comme on le verrait de la lune par exemple et, à un moment, la France passe sous leurs pieds… Alors le journaliste ne peut s'empêcher de demander:
— Mais quand même, après tout ce que vous venez de m'expliquer, il y a quelque chose que je saisi pas…
— Demandez, mon fils, demandez…
— Voilà, je vois cette petite tache, là-bas, sous nos pieds, ce petit pays qu'appelle la France, cette jolie petite lumière, et je vois les autres pays qui l'entourent…
— Et alors ?
— Et bien, justement ! Ils sont très bien tous les pays qu'on a vu tout à l'heure, certains sont même très jolis… Mais, tout de même…
— Tout de même quoi ?
— Eh bien, ils n'ont pas ce « je-ne-sais-quoi », ce « petit quelque chose » de si français et de si plaisant et qu'on ne trouve pas ailleurs !
— Ah bon ?
— Mais oui, tenez, par exemple, rien que sa géographie, voyez-vous. Eh bien la France, elle a des montagnes, des vaches, des vallées, un climat bien doux et bien tempéré de partout, il pleut régulièrement, il y a la mer si jolie et les grandes villes si magnifiques, la neige, les autos et les cinémas, les belles femmes et les monuments historiques, les gens ont de l'instruction…
— Et après ?
— Non, mais ne le prenez pas mal… je pense que, quand même, par rapport à d'autres pays…
— Je vous écoute…
— Eh bien, il y a des pays qui ne sont 
que des montagnes, d'autres qui ne sont que du sable, que du soleil, que de la famine, que de la poussière et…
— Et ?
— Eh bien, voilà, je pensais que, quand même, il y avait, en ce sens, sans doute une certaine injustice…
— Vous dites ?
— Oui, parce que ce pays a tout et tellement d'autres pays aimeraient tellement avoir de ce quelque chose !
Et alors là, le prophète se gratte la barbe. Il regarde ses ongles soignés, marque un temps, avant de répondre blasé :
— C'est assez vrai, mon fils, on ne peut le voir comme ça… S'il y avait rien d'autre dans ce pays que ses propres paysages, que sa seule géographie sans personne à l'intérieur, il y aurait là une terrible injustice. Et c'est pour cette raison que j'ai installé le peuple français par souci d'équité ! Les Françaises et les Français ! Vous voyez ce que je veux dire ? La tribu française dans toute sa splendeur !
Extrait du roman « Toutes les nouvelles de mon quartier intéressent le monde entier » de Louis-Stéphane Ulysse. Copyright Éditions Michalon, Paris.
Le personnage qui raconte cette blague philosophique est un immigré africain qui vient tenter sa chance dans une banlieue de France des années 80. Naturellement il est vite désenchanté.