DE L'INFLUENCE DU PLAN VIGIPIRATE SUR LE CONCERT DE JOHN CALE, LE MARDI 10 DECEMBRE, à 20 H, AU BATACLAN... / LE CHRONIQUEUR

Première publication : mensuel "Le Chroniqueur"

(janvier 97)


«Il faut beaucoup de cadavres pour ériger une légende» 

Franck D. Bonice.








MARDI dix décembre mille neuf cent quatre-vingt-seize à Paris : il commence à faire froid depuis quelques jours et le ciel s'assombrit un peu après dix-sept heure. 
Ici, dans les rues, toutes les poubelles sont scellées. Jacques Attali exprime ses réserves quant à la série « X-files » dans un hebdomadaire de programmes télé. Virginie me dit qu'Hassan ne supporte plus les contrôles d'identités.
Hier soir, avec Nora, nous avons dîné chez Yannick et Emmanuelle. Nous avons parlé de Jeffrey Lee Pearce, d'Hasil Hadkins, de Screamin' Jay Hawkins et Yannick m'a fait découvrir Henry Williams. Nous avons encore parlé de Bruce Joyner, de la couverture de pochette de « Sweat Georgia night » qui ressemble à un tableau d'Edward Hoper, de ses rencontres avec les Cramps et Jean-Patrick Manchette, de l'expo de Nora, de nos livres, d'Assassin, de NTM, de nos projets, de notre désir à vivre ailleurs qu'à Paris... et du concert de John Cale auquel Yannick n'irait sans doute pas.
En rentrant, il y avait plusieurs messages sur le répondeur : Florent pour une histoire de contrat, Sophie qui déclinait l'invitation pour le concert de John Cale, Didier et Angélo, Virginie, catastrophée, pour me dire qu'Hassan avait pris la résolution de se laisser pousser la barbe, Patrick, enfin, pour me dire de le rappeler si je voulais lui racheter ses places pour le concert de John Cale.
Une partie de la nuit, j'ai lu un long article consacré à Jonathan Richman, puis un autre sur Richard Brautigan. Et j'ai travaillé un peu sur mon prochain roman.
Le lendemain matin, Nora m'a réveillé avant de partir à son atelier. J'ai relu ce que j'avais écrit dans la nuit. J'ai repensé à l'article consacré à Brautigan et j'ai eu une sale impression, un drôle de doute... Pourquoi est-ce que j'écris...
Etienne a appelé en se faisant passer pour Pascal Sevran, Didier m'a dit qu'il ne viendrait finalement pas à Paris pour le concert de John Cale, Virginie, en larmes, m'a expliqué qu'Hassan ne voulait plus sortir sans une énorme valise noire cadenassée, ma mère s'est plaint de Toulouse-Lautrec, son Fox, et de ses troubles priapiques, Etienne m'a rappelé avec la voix de Claude François pour me dire qu'une société de production songeait à adapter mon dernier roman en sitcom pour la Six...
J'ai décroché mon téléphone pour le reste de la journée. Et j'ai travaillé un peu sur mon prochain roman. J'ai fait une pause et je suis sorti faire quelques courses.
J'ai croisé Lydie au super-marché. J'ai préféré prendre les devants : « Je ne pense pas que je pourrais aller au concert de John Cale, ce soir... » Et je me suis dépêché de m'éloigner pour ne pas entendre sa réponse. Au bout d'un moment, je me suis retourné et Lydie me regardait bouche-bée, immobile à l'autre bout de l'allée, un chariot vide à ses côtés.
J'ai arrêté de travailler un peu à mon prochain roman en fin d'après-midi. J'ai feuilleté Libé, deux colonnes sur le concert de ce soir, pas une de plus.
J'ai rebranché le téléphone, enclenché le répondeur, et je suis descendu à pied jusqu'au Bataclan. Déjà plus que quelques silhouettes frileuses sur le boulevard, dans la nuit. Et la buée sortait de nos bouches comme un feu de reconnaissance entre-nous... « Inutile, les gars, j'ai compris : vous non plus, vous n'irez pas au concert de John Cale, ce soir... je sais, ce n'est pas de la mauvaise volonté de votre part, mais vous vous êtes souvenus de quelque chose d'urgent, de quelque chose d'extrêmement important à faire au dernier moment... »
J'attends Nora devant l'entrée. Je vois Ingrid et David. J'aperçois Alain, plus loin... Et puis, je tombe sur Hector... C'était il y a plus de dix ans, Hector jouait de la guitare dans notre groupe... pas vraiment revu depuis, pas vraiment changé non-plus. Plusieurs fois, des amis communs m'ont donné de ses nouvelles : pas vraiment rassurantes... Hector s'exerçant la voix en marchant sur une bretelle d'autoroute, Hector parlant aux pigeons, Hector déclamant des vers de sa composition, debout sur le comptoir d'un bar gay...
Comme avant, je l'écoute sans comprendre ce qu'il me dit ; je me souviens simplement d'un Paris-Dijon qu'il a parcouru à vélo dans l'hiver, pour assister à un concert de Lou Reed... est-ce qu'il recommencerait aujourd'hui...
Tandis qu'Hector me parle de ses démêlées avec sa mère, j'entends la batterie du groupe de première partie dans le lointain.
« Baader Meinhof ». Le nom ne me donne pas envie d'en savoir plus. A l'inverse des séances de ciné, où je me sens floué lorsque je ne vois pas la pub, je n'aime pas les premières parties de concert, ou alors très courtes et le plus anonyme possible. Je crois que j'ai mauvais caractère, dans le fond.
Il y a des choses qu'on s'imagine mal et d'autres auxquelles on ne pense même pas. Demander deux places pour un concert de rock de la part du journal « le Figaro » fait partie de ces choses-là. Ce n'est pas tant une histoire de valeur, de bien ou de mal, simplement ça ne viendrait pas à l'idée... Pas plus qu'à l'attachée de presse d'ailleurs, qui ne voit mon nom sur aucune de ses listes.
Le temps passé et l'énergie déployée pour obtenir un billet à l'oeil : c'est à ce genre de détails qu'on reconnaît l'importance d'un concert, sa nécessité et son urgence. Quelques mots sans jouer des coudes, une attente calme, longue comme une cigarette, et nous sommes dans la salle.
Il y a environ trois à quatre cent personnes... des trentenaires, des quadras, des survivants, des gens qui sortent du bureau et le premier étage du Bataclan qui reste fermé. 
Je croise Romana. Pleine de bonne volonté, elle me brief comme elle peut sur « Baader Meinhof » formé par l'ancien chanteur des Auteurs. Je n'enregistre pas, tout ça est rangé dans un grenier, au fond de moi... Et je n'ai pas envie d'aller le chercher maintenant. Elle dit aussi « Gun Club » et « Violent femmes ». Qu'est-il arrivé à Jeffrey Lee Pearce, comment peut-on aller comme ça... Et Richard Brautigan... Et Sterling Morisson...
Au bar, les bières coûtent trente francs. Balayage panoramique, nous sommes tous des blasés, des inquiets fatigués avec des impôts à payer et d'autres bombes qui vont exploser. Sur la gauche, près de l'entrée, il y a deux tables avec deux filles assises derrière, du papier crépon rouge sur le mur et le tee-shirt noir de la tournée « Walking on Locusts » exposé recto-verso, à vendre pour quatre-vingt-cinq francs. Il n'y a pas ici d'autre électricité que celle qui file sur les amplis.
Un type déboule sur scène pour nous demander de ne pas fumer. Une dizaine de cigarettes s'allument dans l'instant qui suit. C'est à genre de détails qu'on reconnaît qu'on est à Paris.
Enfin le noir complet, les premiers accords. Il est là, le grand garçon digne de bientôt soixante ans, l'autre tête du Velvet, devant nous, la tenue décontractée, la voix posée.
Noyau dur devant la scène, guitariste parfait, batterie bien sèche, sono trop forte mais Nora me dit que non... C'est vrai que je ne suis plus habitué.
Rien ne se passe.
C'est ça : c'était bien, très bien, mais rien ne s'est passé.
Les morceaux s'enchaînent, tout est en place mais John Cale n'est pas à sa place. Il lui faudrait juste un piano, le Théâtre des Champs-Elysées, et des fauteuils rouges pour tout le monde. Il chante pour lui, et déplie le catalogue de chansons du dernier album appuyé par des musiciens qui assurent sans états d'âme.
Il y a un trop grand décalage entre leur temps et le nôtre, nous ne sommes pas dans le même lieu, il manque le lien avec notre réalité, une base commune, un point de départ. Pas de déclin, pas de pathétique, un simple refus de charisme et de gratuité... Et lui, pourquoi est-ce qu'il chante...
Trop timide ou trop respectueux du public, peut-être trop honnête, un peu comme l'endroit même : aéré, agréable, mais avec une scène privée de largeur.
En faisant les cent pas, je manque de chuter sur Hector, avachi sur le sol, écroulé, noyé par la musique.
En fait, John Cale est le voisin de palier idéal, le type avec qui on rêve de discuter sans voir le temps passer. On pourrait l'écouter des heures sur Warhol, La Factory, Lou Reed, Edie Sedgwick, tout en fouillant sans vergogne dans sa monstrueuse discothèque. En insistant bien, je suis même sûr qu'on arriverait à le brancher pour produire le groupe du petit cousin qui redouble sa troisième. John est un érudit bienveillant aspiré par des démons qui nous échappent.
Mince, tout de même, Cale a la classe mais, mince encore, ça ne l'intéresse pas de nous le prouver. Ce qui lui manque, en vérité, c'est un petit truc mastif d'un mètre-cinquante les bras levés, un petit truc teigneux et insolent, à la mauvaise foi congénitale qui gonfle tout le monde très vite, un petit truc qui vit à New-York et qui s'appelle Lou Reed. Mais voilà, il y a trop de brûlures entre ces deux-là, trop de tourment, pour espérer une autre association de la taille de « Songs for Drella ». Dommage.
On s'en tient au double rappel d'un public têtu et fidèle, au salut d'un John Cale trop conscient et désolé, nous promettant une prochaine fois. On n'ose réclamer une reprise du Velvet, et on se retrouve dehors dans le froid.
On marche. Je vois Hector passé sur son vélo... C'est vrai, demain, John Cale joue à Strasbourg.
Je dois travailler un peu sur mon prochain roman et écrire un papier sur le concert de John Cale au Bataclan.
Merci à Romana.

Sélection discographique subjective :
Paris 1919 (WEA), Fear (Island), Slow dazzle (Island), Helen of Troy (Island), Hedda Gabler (45 trs, Island), Music for the new society (Island), Words for the dying (Opal), Songs for Drella (Wea), Walking on Locusts (Rykodisc).