LES INVISIBLES / THIERRY JOUSSE


Filmer l'obsession

Le projet est venu de deux idées qui se sont agrégées. D'un côté, un musicien à la recherche de sons, de voix et des bruits de la ville pour les retraiter en musique électronique. De l'autre, la rencontre entre un homme et une femme au téléphone sur un réseau, puis dans une chambre obscure. J'ai mixé les deux pour faire une fable sur un personnage à la recherche d'une voix de femme et dont la quête se matérialise en un morceau de musique. Les Invisibles est l'histoire d'une obsession à la fois amoureuse et musicale. La création se nourrit souterrainement de choses un peu clandestines ou obscures. J'avais aussi envie de montrer cet "envers du décor".
Filmer la musique 
Ma motivation à filmer des musiciens vient sans doute de ma frustration de ne pas en avoir été un moi-même. J'avais déjà filmé des musiciens dans mes courts métrages Le Jour de Noël et Nom de code : Sacha. Ici, il s'agissait d'autre chose : non pas les filmer dans le travail mais essayer de montrer comment un musicien élabore son rapport au monde à travers le son. Montrer le processus d'élaboration d'un morceau musical a déjà été fait en documentaire mais j'avais envie de l'intégrer dans une fiction. Ce que j'avais déjà commencé à faire dans Le Jour de Noël, qui était encore largement documentaire puisque je filmais de vrais musiciens. Dans Les Invisibles, j'avais besoin d'un acteur professionnel. Laurent Lucas est l'un des rares acteurs français qui puisse incarner un musicien comme Bruno. Il peut jouer facilement les solitaires. Même s'il est seul à l'écran, il se passe toujours quelque chose. Et son physique évoque très facilement des personnages "travaillés" par leurs obsessions. Je savais que la présence d'un vrai musicien à ses côtés crédibiliserait le personnage. J'ai fait appel a Noël Akchoté, que j'avais déjà filmé dans Le Jour de Noël. Il a appris à Laurent Lucas les gestes basiques de la musique électronique. De son côté, Laurent l'a aidé à se mettre dans la peau d'un comédien.
Mettre en scène le son 
Noël était mon complice musical sur le film et il a joué un rôle à toutes les étapes. En amont, il m'a aidé à concevoir le paysage sonore du film, sur lequel allait s'élaborer le récit. Au tournage, il a inventé certaines scènes qui ne pouvaient émaner que d'un musicien - par exemple la scène où Bruno prend des sons dans le parc ou quand il fait des larsen chez lui - et que je n'ai eu aucun problème à accueillir au sein du film. Dans ces instants-là, je retrouvais cet état d'improvisation que j'avais expérimenté dans mes courts métrages. Les scènes sonores sont des moments de liberté qui ont servi à structurer le montage. Elles ne sont pas illustratives mais organiques au film et au récit. Noël a également été très présent au montage son et au mixage. Ce film demandait obligatoirement de travailler ensemble le son et la musique, de fondre les sources musicales et des sources sonores plus classiques. Noël a été l'un des architectes de cette entreprise avec Andrew Sharpley, formidable musicien électronique anglais qui vit à Paris. Les Américains David Grubbs et le duo Matmos ont également participé à la bande originale du film. Avec le temps, je me suis aperçu que mon rapport au cinéma passait beaucoup par le son, le grain de voix des acteurs. Je tenais vraiment à ce que la mise en scène s'élabore par le biais du matériau sonore. D'où le choix du téléphone et non pas d'Internet pour faire se rencontrer Lisa et Bruno. Leurs "rencontres à l'aveugle" sont propices à une fantasmatique sonore, à une rêverie autour de la voix et du son, voire à une obsession puisque Bruno enregistre le son de ces nuits.
L'onirisme 
Le réseau permettait ce mélange de réalisme et de fantastique. Les gens qu'on y rencontre sont à la fois réels et pas réels. C'est comme passer " de l'autre côté du miroir ". Louis-Stéphane Ulysse a joué un rôle important dans la constitution de cet univers. J'avais envie de mixer une certaine tradition du cinéma français, filmant la parole, les sentiments, la sexualité... avec une stylisation fantastique plus anglo-saxonne. Mais au bout du compte, ce mélange finit par redonner un film français... Les glissements oniriques ressemblent plus à du Cocteau qu'à du Lynch. Même si j'ai davantage pensé à Lynch et que je n'aime pas beaucoup Cocteau !