LE PARADIS DES CHIENS / GUILLAUME CHEREL / L'HUMANITE


Louis-Stéphane Ulysse rattrapé par son futur

Trop de parasites sur l’écran
Il est des romans qui semblent rudes dès les premières lignes. Comme s’ils se défendaient, se refusaient. " Le Paradis des chiens " fait partie de ces livres rétifs, mais qui ne laissent pas indifférent. On y rentre comme dans une piscine : au début l’eau paraît froide, c’est désagréable, et petit à petit on se laisse aller… puis on a de nouveau froid… Louis-Stéphane Ulysse, son auteur, est né au début des années soixante. Il a été allaité aux mamelles de la rock-culture. Il a grandi pendant la période punk… et vieilli face à un ordinateur.
Conflit de générations oblige, ces auteurs imprégnés de cette fin de siècle, avec tout ce qu’elle peut véhiculer de violence, d’ombres, de désespoir, mais aussi d’humour, ont très vite été et trop facilement étiquetés " déprimistes ". Louis-Stéphane Ulysse arpente cette écriture teintée de réalité, mais il se rapproche plutôt du mouvement " cannibale " italien (pour son écriture trash, sans tabou), voire du mouvement Perpendiculaire dont la thématique tourne autour de la " culture d’entreprise ". L’univers souvent grotesque du " Paradis des chiens " rappelle également " la Conjuration des imbéciles ", de John Kennedy Toole. Ulysse évoque un monde, froid, gris métallisé, déshumanisé. Ici, c’est l’Européenne d’électricité qui éclaire la communauté des " pays membres ", aux alentours de l’an 2000 et des poussières.
Le monde est gavé d’images, surmédiatisé, surinformé, sous vidéosurveillance… Sous influence néolibérale. Le narrateur raconte les errances nocturnes de Christian, forcé d’accepter un job de gardien de nuit au crapoteux Monde modern, avant d’échouer au Niklaüs, complexe hôtelier futuriste de grand standing, où la sécurité est garantie. Quand il regardait la télé, Christian était fasciné par Délia D… animatrice de télé, qu’il finira par voir en 3D : " Délia, distante et disponible à la fois ". Page 198, un certain Branlard (sic !) évoque son dernier roman (" le Paradis des chiens "). " De quoi il parle ? " lui demande-t-on : " Vaste sujet ! Disons qu’il est question de jeunes gens perdus qui cherchent le paradis à travers l’enfer ! […] Voyez-vous, je crois sincèrement que les gens d’aujourd’hui ne cherchent plus le paradis mais l’enfer. Vous comprenez ? " Pas toujours… justement. C’est ça le problème. Louis-Stéphane Ulysse a du talent. Il l’avait démontré avec " Toutes les nouvelles de mon quartier intéressent le monde entier " (J’ai lu), " Soleil sale " (Florent Massot) et " la Mission des flammes " (J’ai lu). Son nouveau roman est brillant, mais par éclats. Le reste du temps, il soliloque. Enfermé dans son monde. Suffirait d’ouvrir plus largement la porte… Ou de réchauffer la piscine.
Guillaume Chérel.
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Louis-Stéphane Ulysse, " le Paradis des chiens ". Flammarion, 280 pages.