LA FONDATION POPA / YANNICK BOURG / STRICTEMENT CONFIDENTIEL

" La Fondation Popa " de L.-S. Ulysse 


La couverture est plaisante, c'est un bon point. Tous ces petits ronds orange sur quoi les lettres qui dansent devant les yeux viennent se poser changent de l'ordinaire. La trame du bleu du titre n'est peut-être pas assez soutenue à mon goût, mais c'est un détail. Globalement, l'objet donne envie, et, ce qui ne gâche rien, il est très agréable au toucher, du soyeux qu'on va retrouver dans les phrases à l'intérieur. Discutez avec des pros du livre (je ne parle pas des écrivains, cette quantité négligeable) et tous s'accorderont pour dire l'importance d'une bonne couverture, d'après eux, près de la moitié des achats en dépendraient. Pourtant lorsque je regarde les livres chez mon libraire, la qualité graphique d'ensemble laisse à désirer. Et j'objecterai que ce n'est pas sur la couverture des "Bienveillantes "que les lecteurs ont pu s'extasier; la Blanche de Gallimard, dans le genre mou du cul classieux, bourgeois d'avant la 2ème Guerre Mondiale, elle se pose un peu là. Je pourrais faire tout un topo grisant sur le graphisme des couvertures, mais là n'est pas mon propos, aujourd'hui ce qui m'occupe c'est le septième livre de L.-S. Ulysse, déjà. Je pourrais aussi vous en raconter des vertes et des pas mûres sur cet homme, mais qu'il se rassure, je resterai muet. L.-S. Ulysse est un ami. Vous voilà prévenus. L.-S. Ulysse est son vrai nom, ce n'est pas un pseudo, avec un pareil patronyme, il n'en a pas besoin. Reste à savoir si avec un nom pareil, il a écrit un vrai livre.D'emblée, la dédicace à Jonathan Richman me touche. C'est une des nos passions communes (avec Bruce Joyner). Dans le prologue apparait Charles Trenet, ainsi qu'une de ses chansons enregistrées lors d'un passage à Buenos Aires. Le chanteur cite le fameux peintre Metzler Popa. Autour de Popa, tout le roman oscillera entre réalité et fiction, sur un mince fil souvent délirant. Sur 92 chapitres, composés de courts paragraphes, Ulysse va brouiller les pistes, dissoudre les certitudes, réinventer la vie. Il construit un monde parallèle, où on s'amuserait, avec le sérieux des enfants, à dire: " il paraitrait que Buddy Holly n'est pas mort, il paraitrait que la meilleure équipe de foot au monde c'est Metzler Popa qui l'a composée... "On croisera John Ford, Truffaut, Yma Sumac, Goodis, Leadbelly, Tony Curtis, et beaucoup d'autres. Ulysse use de son érudition mais ce n'est jamais de la poudre aux yeux, il y a une cohérence derrière ses choix, et les ombres inquiétantes du monde passent à l'arrière-plan, mais elles sont là («le sinistre car d'Emile Louis »), et on perçoit l'écho d'une drôle de France.
Aux côtés de Popa, qui a perdu la mémoire pendant 38 chapitres (l'intrigue, dirons-nous), se tient Mme Pompidou, amie, confidente. Elle va tout faire pour l'aider à la retrouver. Mme Pompidou disserte sur l'art d'écrire et de raconter, elle pense, avant de s'endormir, à la mémoire de l'art, et elle a des répliques qui font mouche: « Et n'en profitez pas pour marcher sur les pelouses! Elles sont interdites même aux biographes! » Mme Pompidou veille sur la Fondation Popa, qui accueille des artistes, comme Raymond Lemerle, fondateur de l'Internationale Céleste, qui cite Bob Dylan et qui veut déjouer les plans d'infiltration des nazis dans l'art contemporain ( j'ai cru reconnaître Isodore Isou, mais je peux me planter, et puis ça m'étonnerait qu'Isou cite Dylan, mais sait-on jamais, Ulysse joue là-dessus, toujours ), ou ces Chiliens affamés qui seront chassés de la résidence ( on rit beaucoup à ce passage ).
A la Fondation, un jardinier peut découvrir une lettre dans une bouteille. La lettre du clone d'un résident, mais on en saura pas davantage. Parallèlement à la quête de Popa se déroulent les petites histoires de personnages attachants, qui s'insèrent dans la trame générale: le magicien dont la vie bascule après une exhibition à la Fondation, le banquier " à ventre de bouée ", heureux acquéreur de la dernière œuvre de Popa ( un canapé orange ), Metzler XXIII, l'imposteur, la dame de la gare de Nice, Axelle, Jocko...Au chapitre 40, Popa commence à pleinement se souvenir. Il a été placé à la MRAD, la Maison de repos pour les artistes dérangés. Au chapitre 47, il est guéri. Entre les deux est inséré un poème sur Oswaldo Dandru, footballeur qui a tué sa femme à coups de hache, mais est-ce vrai? Je ne me souviens d'aucun joueur s'appelant Dandru, mais ma mémoire ressemble à celle de Popa.
Quelques comptes seront réglés au chapitre 56. Ulysse critique finement l'impuissance créatrice (on l'aura compris) et ce qu'il appelle "s'autoriser à être vide ". Auparavant, la fille illégitime de Popa et de sa seconde épouse (il en a épuisé sept), aura fait une irruption spectaculaire. Je ne dévoilerai pas de quel engin elle use, mais ça en jette.
Enfin Popa remonte aux sources de sa créativité, et Ulysse réserve quelques surprises avant de faire défiler toutes les vies encore à vivre des personnages qu'on a aimés dans " La Fondation Popa ".
Il y a beaucoup d'Ulysse dans ce roman, mais je ne dirai pas quoi, parce qu'il a tout filtré, tout passé au tamis de l'imagination; et la sienne est grande et il lui fait confiance, et il a raison. A présent, que vous preniez pour argent comptant ou pas ce qui précède, peu m'importe, car je sais qu'à la fin de ma vie, ou avant, si je dois séjourner à la Fondation Popa ou, plus certainement, à la MRAD, je tiens à l'être en compagnie de L.-S. Ulysse. Je suis certain que nos conversations auront de la tenue, qu'il y aura du cœur et des idées et qu'ensemble on ne s'ennuiera pas.
" La Fondation Popa ", L.-S. Ulysse, Editions Panama, 17 euros.


Yannick Bourg