LA FONDATION POPA / MAXENCE GRUGIER / SITE "FLUCTUANET"


enclave de folie douce au cœur de la réalité. Un jardin des merveilles et des absurdités, que le lecteur explore au rythme de ses personnages décalés, Claude Pompidou, Charles TrenetBuddy Holly ou Yma Sumac.
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La lecture de La Fondation Popa m'évoque cette phrase : "Qui est-on quand on est plus personne ?" Qu'en pensez-vous ?
Louis-Stéphane Ulysse : Je pense que c'est bien d'avoir ce genre de question en refermant le livre... Je manque un peu de recul pour avoir une autre analyse. Pour moi, « Plus personne » reste encore une identité, une identité qui est « dans » les autres. « Je suis la balle, je suis l'arme, je suis la table, je suis la chaise... ». Il y a des groupes comme Day oneNas, ou DJ Krush au japon, qui ont des textes comme ça, où le changement de point de vue intervient à chaque couplet.
Au début de votre roman, Metzler Popa, artiste et galeriste perd la mémoire. Mais est-ce si important finalement pour un artiste de savoir qui l'on est ? N'est-ce pas un atout de pouvoir se réinventer constamment et de pouvoir s'oublier ?
Si sans doute mais c'est ce qu'il y a de moins évident... Disons qu'il faut un regard, que l'enjeu est : d'où on regarde, d'où on parle ? Après le regard peut changer d'un travail à l'autre. La grande force d'un Picasso est d'avoir été assez fort et courageux pour dire, une fois tout en haut de sa montagne, « Stop, je redescends et je vais plus loin, essayer de remonter sur une autre montagne ».
En ce sens, il n'a pas placé son acquis au niveau d'un fond de commerce, il est parti cherché ailleurs. Peut-être qu'une partie de la raison du suicide de Nicolas de Staël est liée à ce constat-là aussi : « Je n'arrive pas à aller ailleurs ». C'est pour ça que j'aime « les petits maîtres », la « série B » comme Richard Fleischer, Don Siegel, ou dans le cinéma asiatique, parce qu'il y a ce côté « Je fais avec ce que j'ai. » Fleischer va tourner un truc très noir, « L'étrangleur de Boston » et, peu après, « 20.000 lieus sous les mers » pour Walt Disney... Bien sûr, le cinéma en tant qu' « art industriel » permet plus facilement ce postulat. Pour pouvoir « s'oublier », il ne faut pas avoir peur de repasser par la case « plus personne », c'est parfois violent, angoissant... C'est tellement plus facile de tourner en rond dans ses vieux trucs, de ne parler qu'aux mêmes personnes, c'est tellement plus rassurant.
Et pour l'écrivain ?
Pour ma part, je ne vois pas de différence entre le fait d'écrire et d'autres disciplines artistiques. On réagit sur des supports différents, avec des contraintes spécifiques, c'est tout. Quand je commence à écrire, je ne me vois pas comme quelqu'un qui écrit ; il n'y a rien de pire que ça, « se regarder écrire ». Je me dis que je dois faire un disque, un film, une peinture... Dès fois, ça marche et dès fois, non... On recommence... Je me sens plus proche de peintres, de cinéastes, de musiciens... C'est pour ça aussi que j'aime bien aller chercher ailleurs, travailler avec d'autres gens, échanger, partager...
Même si le cinéma demande une écriture « inversée » par rapport au roman, ça me nourrit. J'adore écrire pour des comédiens ou écrire pour le music-hall, l'« entertainment »... À partir du moment où il y a un vrai échange, un truc égalitaire, on reste dans la même problématique, celle de créer des univers. Le danger c'est quand on vous dit : « Allez, faites-nous un truc comme vous savez si bien faire... Faîtes-moi deux cent pages et je ferai le tri. » C'est dangereux parce que c'est stérilisant ; c'est là où on risque de s'abîmer. On devient un ours de cirque sur son vélo. Ça rend triste parce qu'on devient une mécanique qui tourne à vide. C'est un ce qui est arrivé àFitzgerald ou Faulkner quand ils ont travaillé pour le cinéma.
Comme vous l'évoquez dans votre introduction où il est question de Charles Trenet, n'est-ce pas plutôt le regard des autres, celui du public et de la critique, voir des biographes qui définit l'artiste ?
En tout cas c'est l'enjeu depuis Duchamp, « voilà, je prends cet objet que vous connaissez tous, je le pose là et votre seul regard déterminera s'il s'agit ou non d'une œuvre d'art. »
Je pense que depuis Warhol, on est coincé, on n'arrive pas à sortir d'un cadre. Peut-être qu'une autre génération, née avec le net, pour laquelle l'usage du net aura été acquis depuis les premiers mots, pourra apporter autre chose... Avec la « Fondation », j'essaye d'anticiper le regard de l'autre, de lui donner de la place mais pas toute la place... Je créé un objet, le regard que vous y portez me renvoie cet objet modifié que je vais retravailler pour vous le renvoyer à mon tour... Et au bout du compte, le résultat ne sera n'y tout à fait le mien ni tout à fait le vôtre mais c'est quelque chose que nous aurons fait et partagé ensemble... J'aime quand les autres ont vu dans mon travail des trucs que je n'avais pas capté, c'est ce rapport « médiumnique » au travail que je recherche.
Vous disséquez aussi le milieu de l'art (moderne et contemporain), son langage, ses codes, ses rites. Est-ce un milieu que vous connaissez ?
Ca m'est arrivé de vivre ou de travailler avec des gens qui évoluaient ou évoluent dans ce milieu-là. A part ce qu'ils donnent à voir de l'humain, les « milieux » ne m'intéressent pas trop, je préfère les personnes. Les milieux de la création sont sensiblement tous les mêmes... « Création » ou pas d'ailleurs... Bien sûr, les formes peuvent varier mais on retrouve finalement toujours la même proportion de « ceci » ou de « cela »... Mais, si je devais choisir, je préfèrerais le milieu de la musique à cause d'un rapport plus pragmatique, un échange plus sain : « tu utilises quelles cordes ? Tu l'attaques plus haut ou plus bas ? » ; c'est difficile d'avoir ce type de rapport dans l'écriture à cause de l'égo, des références seulement littéraires.
Pourquoi avoir choisi ce milieu justement, comme base de votre roman ? Est-ce l'aspect "enclave surréaliste dans la réalité" qui vous a plu ?
J'ai l'impression d'avoir plus choisi l'image qu'on s'en faisait que le milieu en lui-même. La notion « d'enclave » est bien vue parce que l'idée était précisément de travailler sur un monde clos, un univers fermé, un château de Moulinsart où tout le monde vit avec plein de bulles autours de la tête.
Madame Pompidou, Yma Sumac, Karl LagerfeldBuddy Holly, Trenet, la Fondation Popa regorge de personnalités réelles (ou d'évocations) plus ou moins excentriques. Que représentent-elles pour vous ?
Le courage de vivre, le courage d'assumer ce qu'on est malgré ses manques, ses différences, ses « particularités ». Longtemps, j'ai vu Klaus Kinski comme un bon acteur mais complètement « impossible ». Il y a cet extrait de reportage où il déboule dans une conférence de presse, élude toutes les questions parce que ça le gave d'avance. Soudain, il s'arrête sur deux personnes au premier rang qui papotent en rigolant et il commence à partir en vrille... Et puis, un jour, j'ai vu ce documentaire réalisé par Werner Herzog, « Ennemis intimes ».Quand on voit Kinski entrer dans le champ d'une caméra, on voit bien qu'il se passe quelque chose, il n'est pas comme les autres... Je ne dis pas que de se comporter comme un fou furieux donne du talent mais je pense que Kinski ne pouvait fonctionner que comme ça pour être honnête avec lui-même comme avec son travail de création.
Madame Pompidou est la Castafiore de « La Fondation Popa ». Dans un premier temps, on peut la voir comme un personnage un peu excentrique, un peu artificiel, mais progressivement elle devient le personnage le plus humain, le plus fort, le plus courageux du texte. Yma Sumac était déjà présente dans le roman précédent... Là encore, c'est une histoire de quelqu'un qui va au bout, peu importe qu'on rigole ou pas d'elle, elle s'en fout, elle est dans son truc. J'aime les gens comme ça. Buddy Holly est mort, je crois, à 25 ans, avec deux cent morceaux, dont une vingtaine ou une trentaine sont à la croisée de plusieurs genres... Les Beatles, les Rolling Stones, Alan Vega ont écouté Buddy Holly... Sa musique peut figurer un univers clos, comme ceux d'Hergé, Hitchcock ou Hopper, dans leurs domaines respectifs.
Il y a du Kafka, du Buzzati, du Vian et surtout du Raymond Roussel dans votre roman. Quels sont vos écrivains favoris ?
Je relis Buzzati en ce moment pour un projet. Je suis méditerranéen comme lui, je comprends d'où il parle même si je n'aime pas trop parler comme ça... Roussel m'est venu par Duchamp... C'est une influence déterminante : Roussel ouvre sur Duchamp qui ouvre sur Warhol... Pour une part en tout cas. Avec Vian et Kafka, ce sont des « fondamentaux », il n'y a pas besoin de les aimer pour sentir leur influence. Par exemple, Virginia Woolf m'a appris plein de trucs sur le montage, le rythme, pareil pour Dos Passos, après je ne suis pas forcément en empathie avec eux. Mes écrivains favoris sont ceux qui me donnent envie d'écrire... Jean Rhys, Tchékov, Selby, Roberto Bolano, Fitzgerald, Truman Capote... Je ne sais pas, il y en a tellement d'autres que j'aime aussi... Chase, Spillane, EllroyMarcel PagnolSacha Guitry, Urnica Zurn...
Seriez vous d'accord si je disais qu'à l'instar des bandes-dessinées d'Hergé, d'Edgar P. Jacob, de Ted Benoit ou d'Yves Chaland, La Fondation Popa est un roman "ligne claire" ?
Oui, tout à fait. Je pense aussi au dessinateur hollandais Swart. Je travaille depuis « Toutes les nouvelles de mon quartier intéressent le monde entier » avec cette notion de « ligne claire ». Curieusement, j'ai l'impression que cette influence, dans « La Fondation Popa » est plus dans les intentions que dans l'écriture elle-même, dans le sens de « tissu ». Si vous préférez, cela se rapporterait plus à la psychologie des personnages. J'ai essayé de l'exprimer sur la forme avec plus d'insistance dans « Toutes les nouvelles » et « De l'autre côté de la baie ». « La Fondation Popa » à un côté plus latin... Roberto BolanoLuis Bunuel... Pour les dialogues, je voulais un truc un peu « phrasé », dans l'esprit des tirades de Guitry.
Dans la Fondation Popa vous vous penchez sur les figures de la pop culture. Certains chapitres s'inspirent de chansons de Trenet, mais aussi de Devo ou de Jonathan Richman. Que signifient t'elles pour vous ?
Je vis avec, certaines représentent des modèles... Il y avait l'envie était de faire passer les musiques que j'écoutais au moment où j'écrivais sans tenir compte de leur « temporalité » ou de leurs familles respectives. Le lien entre Trenet et Richman est naturel puisque ce dernier est venu chanter du Trenet aux Victoires de la musique, il y a quelques années. Pour Devo, c'est lié au personnage de Jocko ; disons que Jocko a cette musique qui le suit partout comme le sparadrap du capitaine Haddock. À sa façon, Devo est un groupe très « ligne claire ». Il y a un film, « La vie aquatique » qui a compté pour moi... Comment dire, il m'a « rassuré » - comme l'écoute de Jonathan Richman - au moment où je terminais ce texte... En voyant le générique de fin de ce film, je me suis aperçu que c'était le chanteur de Devo qui en avait fait la musique. Pour la bande son de « La Fondation Popa » Il y a aussiLeadbellyJohnny CashGene VincentBryan Ferry, Thierry Lafayette, les Sparks...
Certains moment sont emprunt de fantastique, d'autres plus proches de la science-fiction, et puis il y a de la poésie... Comment avez-vous élaboré la structure du livre ?
A la base, il y avait une structure verticale : une histoire pas à pas et j'aurais pu m'en contenter pour en faire un livre, je veux dire dans le sens où tout était cohérent et que l'histoire avait ses trois actes. Ça aurait donné un autre « objet », l'histoire de ce peintre, Metzler, qui court après son canapé, et l'écriture qui ne reste que sur lui... Et puis non, ça ne collait pas, il y avait un côté « Et maintenant, regardez comme j'écris bien », c'était une démonstration mais pas la voix que je voulais. Il fallait donner quelque chose de l'ordre de l'amour, quelque chose qui fait qu'on referme le livre et qu'on se sente plus « aimant »...J'ai tout réécrit en cherchant la largeur, comme au foot quand on dit qu'il faut « jouer dans la largeur du terrain ». J'ai pensé en terme de peinture, à ces tableaux des années cinquante -Jacques Villeglé par exemple, Maurice Lemaître, ou quelques uns des les premiers Warhol - plein de collages, d'ingrédients et de strates qui finissent quand même par donner un tissu. J'ai perdu le texte deux fois et j'ai dû tout recommencer à chaque fois. J'ai l'impression qu'à la fin, C'est le texte qui m'a tiré vers le haut plus que l'inverse. Je ne vois pas ce livre comme une histoire mais comme des histoires différentes qui essayent de monter vers un même ciel.
Propos recueillis par Maxence Grugier
La fondation Popa
Louis-Stéphane Ulysse
Editions Panama
Illustrations : Louis-Stéphane Ulysse, Book and face (dr)