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Louis-Stéphane Ulysse


Écrit par Franck-Olivier Laferrère   
01-03-2008

Pour découvrir l’œuvre de Louis Stéphane Ulysse, je n’ai pas eu à chercher bien loin. Je me suis contenté de glisser entre les lignes de ce site (Ici) , cette revue inclassable, prétendument sans ligne éditoriale, cacophonique, multiple, aux dix visages, qui n’a décidément rien de la secte ni de la bande, pas plus que de l’organisation militaire ou religieuse. Ici, à mon sens, ça tient plutôt du collectif ; un collectif à dix voix où nul n’est tenu à la mesure ni au respect de règles dogmatiques posées comme un incontournable préambule qu’on aurait gravé dans le marbre d’accords de Yalta webiens… Non. Pour le moins. Ici, à mon sens, ce qui se joue, c’est la réinvention, chaque jour, d’une autre idée du « vouloir vivre ensemble », à notre seul bon gré et cela tient, si ce n’est du miracle, tout au moins du précieux.


Et lorsqu’il se trouve un écrivain pour prétendre que « raconter c’est résister », comme l’écrit Louis-Stephane Ulysse dans son dernier roman, La Fondation Popa, et que seul le retour de la critique pourrait en répercuter non pas l’écho, mais la juste note au milieu de la cacophonie du temps, cet écrin improbable me devient encore plus précieux.


Désormais la critique est, en soi, un acte Politique majeur. Je l’ai déjà écrit ? J’insiste. Parce qu’être écrivain  n’est pas le fruit d’une naissance spontanée. Non. Mais la marche solitaire d’un parlêtre sur le sentier des contrebandiers qui serpente au flanc de la falaise d’une époque, au bord du vide, parmi ses propres ruines et ses propres désastres. Parce qu’être écrivain, c’est accepter de mener sans fin une quête sans Graal au milieu des décombres et de la fureur du temps.


Dès lors, critiquer l’œuvre d’un écrivain, ne peut se réduire à rendre compte de sa dernière production en quelques lignes brouillonnes, lâchées avec verve et humeur pour satisfaire à la réalité économique et putassière du marché. Non. Critiquer un écrivain, c’est oser s’arroger le droit de prendre du temps. C’est résister à l’état d’urgence permanent qui voudrait nous faire croire qu’il n’existe pas d’autre choix. Mais c’est également prendre le risque de lâcher des bouts de soi dans les reflets incertains de ce qui se restitue de la lecture d’un écrivain…


C’est accepter de cheminer à sa suite, longuement, tout aussi solitaire, dans l’espoir de retrouver ses traces.
Critiquer l’œuvre d’un écrivain, c’est prendre le risque de mêler aux siens, son sang, ses larmes, ses joies et ses peines.
Critiquer un écrivain, c’est refuser à tout prix de chercher à dévoiler l’homme derrière ses livres.


« Derrière le voile, il n’y a rien », disait Lacan. Sans doute parce qu’il n’y a rien de plus stupide et de plus vain que de demander à un écrivain « comment ça c’est écrit »… Aussi vain et stupide que de demander à un sujet pourquoi il en aime un autre…À la fin de l’interrogatoire, le tortionnaire se retrouve nu, vide et abandonné. À la fin, il ne reste rien.


Je n’ai pas lu tous les livres de Louis Stéphane Ulysse mais seulement trois, chacun marquant une époque, bornant le chemin qu’il a emprunté voilà presque quinze ans avec son premier roman : Soleil sale, aux éditions Florent Massot.


Soleil saleSoleil Sale ou Arto et l’impossible traversée du fantasme.


Un écrivain ne poursuit jamais que ses propres obsessions, dit-on. Qu’il change le cadre ou la forme, rien n’y fait, c’est sans fin qu’il retournera à l’exploration de celles-ci, au risque de devenir fou, d’agoniser sur le bord de sa table de travail, perpétuellement confronté à l’insaisissable de cet objet qui le questionne et qui reste, malgré tout son acharnement, impossible à circonscrire tout à fait. Il y aura toujours un reste. Un bout qui échappera au tourbillon de la langue où il aurait voulu l’enfermer. Éternel capitaine Achab pourchassant sa baleine blanche…


D’autant plus qu’invariablement, entre le projet de l’écrivain et ce qui lui échappe dans l’acte d’écrire, il y a ce miracle de la littérature, cette révélation morcelée qui se fait jour au fil des lignes qui s’accumulent sur les pages blanches du livre qui s’écrit.


Chez Louis Stéphane Ulysse, dès Soleil Sale, ce qui s’interroge c’est le Désir, cet innommable qui nous dirige et dont nous ne saurions percevoir que les traces. Le Désir et les fantasmes, ces masques derrières lesquels il peut se cacher pour échapper au sujet qui le guette. Au point, parfois, de ne laisser à ce dernier que les leurres qu’il a déposés pour le tromper. Au risque de le perdre et de   l’anéantir.


Voilà ce qui s’écrit d’Arto tout au long de Soleil Sale.


Pour tenter d’en dire quelque chose, dans ce premier roman, Ulysse essaye de nous montrer les traces qu’il laisse dans la réalité. Comme les taches de sang que laisserait une tête heurtant violemment le bitume. Les traces sont tangibles. Le sol est maculé. Mais ce que nous pourrions en savoir ne tient qu’à l’interprétation. La vérité s’échappe. Elle reste hors d’atteinte. Elle se dilue avec l’eau de pluie et les engins de nettoyage de la mairie. Comme Arto, à ce stade, l’écrivain vient se heurter au Réel, à l’impensable, là où logent la mort, le Désir et le roc de la castration. Et l’on pourrait en rester là, à la lisière, tout aussi démuni qu’avant la première page comme cela arrive presque systématiquement avec la production livresque contemporaine, qui n’en finit plus de cracher en série ses petits traités de sociologie émasculés. Mais Ulysse a perçu son issue, la brèche par laquelle s’immiscer et fracturer le Réel. Et ça prend la forme, avec Arto, d’un voyage en réseau… de la vie virtuelle et de la quête, dans cet univers immatériel où ne résonnent que des voix, d’un autre, une autre en l’occurrence, « supposée savoir »…En savoir plus long que lui sur lui-même et qui viendrait combler le vide, colmater le trou que creuse irrémédiablement le manque… Et il la trouve. Elle se nomme Soleil Sale, c’est son pseudo. Elle débite des phrases sans queue ni tête pour le quidam. Mais à Arto, ça parle. Il sait, lui, interpréter ses bribes informes. De même qu’il sait qu’elle, au moins, en connaît plus long sur lui que lui-même. Il en est persuadé. Alors il décrypte et il obéit. Il ne marche pas, il vole.


Ce qui se raconte-là, tous les solitaires qui ont un jour parcouru frénétiquement le web en ont appris quelque chose à un moment ou à un autre.


Arto, qui a quitté sa province et la petite vie douce qu’il y menait pour être « libre », n’a finalement qu’une quête : celle d’un maître qui lui dirait ce qu’il est et ce qu’il désire…et un maître, contrairement à l’Amour, quand on le cherche, on le trouve...


Dans ce premier roman Ulysse a trouvé la forme qui convient, ses phrases sont heurtées comme pour mieux nous signifier qu’Arto ne ressemble à rien d’autre qu’à un jouet télécommandé qu’un enfant qui s’ennuie s’amuserait à cogner inlassablement contre une plinthe/plainte jusqu’à l’épuisement définitif de ses batteries…


Ce premier roman devrait être lu et commenté dans toutes les classes de première et de terminale aujourd’hui…

De l'autre cotéAvec De l’autre côté de la baie, Calmann-Lévy 2003, la quête continue, mais quelque chose a changé. La réalité s’étiole doucement, déjà. Après les quelques soubresauts des premiers chapitres, elle devient le cadre presque banal dans lequel évoluent ses personnages.


Madj, le personnage principal, est allé au bout du fantasme. Il s’y est heurté violemment, mais en a réchappé. Il est allé comme un somnambule au bout de la quête de « l’avoir ». Avoir suffisamment pour vivre tranquille. Et après ? Le vide en soi est peut-être plus immense encore. Madj est là, à la tête d’une petite fortune bien mal acquise qui lui octroie le droit de jouer les rentiers pour au moins six ans…Six ans, et après ? et pendant ?


Mais il pourrait tout aussi bien être un écrivain « victime » d’un succès récent et inattendu pour reprendre le mot de J.Cercas que ce petit malfrat en cavale… en cavale ou dans cette sorte d’exil perpétuel de l’écrivain dont parle G.Rosales ?


Madj s’est cogné au Réel, mais il en a réchappé. Il est là, loin de tout, sur une île à touristes balayée par les vents venus de l’océan. Ce qu’il voulait, il l’a. Tout au moins ce qu’il croyait vouloir. Il a beau tendre l’oreille, parfois, il en vient à douter que son cœur bat encore. Dans cet état proche du coma, il erre comme un trou noir, aspirant les êtres qui ne sauraient le lire. Et parmi eux, il y a Evelyne. Elle est la pièce manquante à cette vie en toc qu’il s’est construit…


"Même à deux  je suis seul, même à deux en imitant quelqu’un qui me ressemble je suis seul, seul à savoir que je fais comme si, dans ce nouveau temps de confort et d’inertie."


Au milieu de ce tableau où ne semblent vivants que les éléments, il y a Burlin. L’incarnation de la culpabilité inquisitrice qui le ronge ? ou le reflet tronqué de Madj dans le miroir de la langue ?


Combien de temps faut-il pour apprendre qu’il n’y a d’obligation à rien… pas même à être malheureux ? Une vie ?


Pour Madj en tout cas, ça n’est pas le juste temps de ce savoir-là. Non…


Peut-être parce que le semblant a fini par réussir à lui faire oublier ce qu’il est véritablement. Une illusion.


Madj se persuade qu’il ne peut que se perdre… Là-bas, de l’autre côté de la baie, avec Elle. Elle qui l’attire irrépressiblement, comme un aimant géant un petit robot de fer-blanc dépourvu de volonté. Ce désir qui l’attrape par les couilles et le ferait traverser la baie à la nage s’il le fallait… Et après ?


Ce qu’il a perdu depuis qu’il l’a rencontré, c’est la maîtrise, ce savoir rationnel de ce qui se joue. Tenu par les couilles ? Comme Arto qui les aura perdues pour de bon, ses couilles. Madj les lui laisse entre les mains et il se demande si c’est bien.


Mais que faut-il de savoir à un homme pour se laisser glisser dans l’Amour sans repentir et cesser, enfin, de se débattre comme un poulpe au bout de son harpon ? Quel chemin un homme doit-il parcourir pour accepter enfin d’apprendre quelque chose du roc de la castration ? Et combien de savoir supplémentaire lui faut-il acquérir pour accepter qu’il ne sera jamais plus perdu que loin de celle qu’il aime ?


C’est tout ça qui s’interroge dans ce roman. Rien de plus, mais rien de moins.


fondation popaLa Fondation Popa, dèjà chroniquée ici par Yannick, comme je le rappelais au début, a vu son auteur récompensé en novembre dernier par le  Prix du style 2007. Et personnellement, je remercie vivement le jury parce que s’il y a bien une fonction des prix littéraires qui reste désespérément inusitée ces temps-ci, c’est bien celle qui leur permet d’ouvrir une brèche dans l’espace-temps étriqué que le marché offre à un livre. Sans ce prix, jamais cette critique n’aurait pu coïncider avec l’actualité de ce roman qui, peut-être plus que d’autres encore, demande que l’on prenne le temps…


Avec La fondation Popa, on flirte doucereusement avec le surréalisme, là où la langue d’Ulysse se fait plus poétique que jamais. Mais il n’y a rien de gratuit dans ce parti pris. Non, parce que c’est sans doute la seule manière d’aborder cette dimension-là du Désir. Dans ce roman, Metzler Popa n’est pas, contrairement à Madj ou à Arto, un personnage un… Non, Meztler Popa n’est pas « tout entier », il a perdu la mémoire, ce qui lui permet, à lui au moins, d’avouer ignorer ces courants souterrains qui sont à l’œuvre tout au fond de nous… Popa et son autre, c’est la transcription romanesque de la formule : « Je suis ce que je est » de J.Lacan (mais on pourrait orthographier momentanément « est » en « hais »…)



Ce que « je » est, je suis l’ignore, mais sans le « je » de je suis, je est…sans ce supplément d’âme nécessaire à constituer tout à fait un sujet… Mais je vous en ai déjà trop dit… La Fondation Popa ressort en librairie ce mois-ci, auréolée de son joli bandeau du prix du style, vous ne pouvez pas la manquer, allez-y, mais attention. C’est un livre auquel on doit s’abandonner. Il faut s’y lover confortablement puis se laisser porter par la langue de l’écrivain, sans quoi vous risqueriez de passer à côté. Lire un écrivain, c’est d’abord et avant tout lui accorder votre confiance, de la première à la dernière ligne… Laissez-vous faire, Ulysse sait plus que jamais où il mène sa barque…

Si vous le croisez, ne demandez pas à Louis-Stéphane Ulysse d’infirmer ou de confirmer cette critique, il vous dira humblement qu’il ne sait pas trop, qu’il n’a pas cette « intelligence-là ». Certes, Louis-Stéphane Ulysse n’est ni un professeur, ni un analyste, ni un universitaire. Non, Louis-Stéphane Ulysse est seulement un écrivain, juste un écrivain, mais n’est-ce pas ça le plus difficile, d’être un écrivain, ce genre d’être qui sait que, dans la furie du temps, lorsque s’approchent les tempêtes, il n’y a rien de plus essentiel que de s’en tenir au bois de son écriture et au foyer de celle qu’on aime ?