HAROLD / BENOIT VOCHELET / PARIS NORMANDIE



"Harold" ou l'histoire du corbeau amoureux

Publié le mardi 28 septembre 2010 à 15H39
Dans son dernier roman, « Harold », Louis-Stéphane Ulysse nous propose une incroyable histoire : celle d’un corbeau amoureux de l’actrice Tippi Hedren pendant le tournage du film « Les Oiseaux » d’Alfred Hitchcock. Un livre étonnant, surprenant.
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Dans « Harold », Louis-Stéphane Ulysse  nous invite à pénétrer le monde intime d’Hitchcock et au-delà dans cette Amérique des années soixante. Explication de texte en compagnie de Louis-Stéphane.


- « Harold » c’est un formidable mélange d’histoires vraies et d’histoires imaginées, comment dose-t-on ce cocktail ?

"Le plus important est d'aimer ses personnages, quels qu'ils soient, quoi qu'ils fassent... À partir de là, ils vous le rendent à leur façon... Si le personnage est intéressant, il suffit de le suivre. Pour que le personnage soit crédible, il lui faut une personnalité, des vêtements, mais aussi un environnement. Dans "Harold", je crois que les personnages sont portés par leur époque, par l'histoire collective qui les entoure. Dans un autre temps, la nature des personnages serait probablement la même, mais elle ne s'exprimerait pas de la même façon. Pour ce roman, si j'avais conservé toutes les archives consultées, les témoignages des uns et des autres, le livre aurait fait trois cent pages de plus... Mais les relations entre les personnages, les enjeux sur le pouvoir et le désir, la violence que cela induit, auraient été moins forts."

- « Les Oiseaux » d’Hitchcock tiennent une place particulière dans votre cinémathèque ?

"C'est un cinéaste important, et que j'aime énormément. Comme on pourrait le dire d'Hergé ou d'Andy Warhol (tous les trois se connaissaient et s'estimaient), il y a une charte très rigoureuse dans ses images, une sorte de "ligne claire". Les films d'Hitchcock peuvent rester compréhensibles même sans le son. Sans doute parce que le réalisateur venait du muet mais, également, parce qu'il fut l'un des rares à chercher à élaborer un langage dans l'image. On peut voir ses films à plusieurs niveaux : pour l'histoire, mais aussi pour la forme, comme on pourrait voir une toile de peinture, chacun de ses plans recèle un nombre de détails incroyable... Hitchcock s'adresse plus à nos émotions qu'à notre intelligence. Ses héroïnes ne montrent pas grand chose, pourtant elles nous touchent de façon plus durable. C'est le grand maître de la suggestion."

- « Harold », c’est un remake de la Belle et la bête ?

"C'est la réflexion que je me suis fait en commençant à écrire... Mais après, les personnages et leur époque m'ont happé, et il n'en a plus été question... Mais bien sûr qu'il y a un lien... Comme il y en a un sans doute avec le film "Baxter" de Jérôme Boivin, avec qui je venais de travailler. Mais là, par contre, il y avait une volonté de s'éloigner du film de Jérôme. Dans un premier temps, "Harold" racontait son histoire, c'est à dire celle d'un oiseau qui est mêlé sans bien comprendre au tournage du film "Les Oiseaux". Mais en restant sur ce point de vue, on perdait le rapport entre Tippi et Hitch, on perdait la vision de l'époque... Encore une fois, on ne traitait pas du désir, enfin du rapport entre "l'objet du désir" et le "désirant"... Et c'était surtout ce thème que je cherchais à aborder. Autrement dit : comment un oiseau finit par se comporter comme un homme par amour ; là, où les hommes finissent par se comporter comme des oiseaux, des animaux, parce qu'ils ne savent plus où est leur désir."

- C’est aussi une formidable évocation de l’Amérique des années soixante ?

"Je crois qu'il était important de bien poser l'époque, pour expliquer la démesure des personnages. C'est à la fois l'Amérique, mais aussi des personnages, pour la plupart, qui viennent d'une Europe en ruines, et c'est ce contraste qui doit donner la mesure. La plupart arrivent sur ce continent sans rien. Et tout d'un coup, il y a ces grands espaces où tout semble possible... Pour le meilleur et pour le pire."

- C’est une période qui semble vous inspirer tout particulièrement ?

"L'histoire commence à Vienne, en Autriche en 1957... Disons que ce qui est inspirant c'est la vision qu'avaient les gens à cette époque... La Seconde guerre mondiale était derrière eux, il y avait la volonté de bâtir, de construire, de voir grand. Il y avait un optimisme, une volonté, parfois naïve, de se projeter dans l'avenir, avec l'espoir que les générations suivantes iraient encore plus loin... Jusqu'à Kennedy et les premiers soldats au Vietnam, il y avait un rêve... Aujourd'hui, la tendance serait plutôt à être inquiet pour les générations à venir, le processus s'est inversé... On cherche surtout à limiter la casse, il n'y a plus cette notion de "vision", de "bâtisseur"."

-  Votre roman s’attache à distiller de l’angoisse au fil des pages. A la manière d’Hitchcock ?

"Je pensais qu'on verrait mieux le talent d'Hitchcock, qu'on sentirait mieux l'humain, ses contradictions, ses zones d'ombres, en le traitant comme si nous étions de l'autre côté du décors et de l'écran. Quant on voit un film d'Hitchcock, il y a une notion d' "image cachée" très forte, il y a un non-dit, on ne voit jamais ses personnages dans la quotidienneté de leur vie. C'est ce qui fait qu'il n'est pas un réalisateur du réel mais du fantasme... Je pense qu'il était plus intéressant de montrer comment se "fabriquait" le rêve. En travaillant j'ai plus pensé à des auteurs comme James Hadley Chase (Le JHC de la dédicace qui a, entre autres, écrit "Éva")  à Hubert Selby, à Dos Passos, à des réalisateurs comme Sam Peckinpah, à "La nuit nous appartient" de James Gray, pour obtenir une notion d'âpreté, de rapidité, que j'aime bien... Après, encore une fois, ce sont des mots, des idées qu'on se donne pour avoir le courage de se lancer... Une fois dans mon histoire, ce qui comptait c'étaient les personnages et la façon dont ils allaient agir."


« Harold » de Louis-Stéphane Ulysse (Le Serpent à plumes) 19 €
Propos recueillis par B.V.